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Le présentéisme, face cachée de l’absentéisme ?

Interview de Sébastien Richard, Professeur, Enseignant-chercheur à l’Université Lille 1, Directeur du Master Management des Ressources Humaines


Qu’est ce que le présentéisme ?

La terminaison en "isme" évoque une notion d’excès, tout comme dans le mot absentéisme. Le présentéisme indique une présence excessive. Cela peut paraître paradoxal, car il est normal d’être présent à son travail. Ce qui est anormal, ce sont des horaires de présence qui vont au-delà de ce qui est considéré comme raisonnable : en général 11h00 par jour.

Un autre phénomène qui peut être considéré comme "anormal" est celui de se rendre à son travail lorsqu’on est malade ou de raccourcir son arrêt de travail. Exemple : s’arrêter une seule journée lorsqu’on a attrapé une grippe sévère. Le terme de présentéisme comprend ces deux types d’attitudes excessives, qui sont en fait les deux facettes d’un même phénomène. Elles sont liées à la valeur personnelle que l’individu attache à son travail, et bien souvent au sentiment de se croire indispensable, ou à des variables économiques, un coût trop élevé de l’absence pour l’individu par exemple.


Le présentéisme est il un phénomène nouveau ? Comment le diagnostiquer ?

Ce phénomène n’était pas étudié jusqu’à très récemment. Nous disposons donc de peu de données sur son éventuelle évolution dans le temps. Aujourd’hui encore, le diagnostic du présentéisme est difficile : comment identifier des horaires excessifs, d’autant plus qu’une grande partie des salariés, les cadres généralement, ne mesurent pas leur temps de travail ? De même, il est difficile pour les entreprises d’évaluer l’état de santé des salariés présents, sauf cas manifestes. Les entreprises peuvent mesurer le présentéisme par enquête et entretiens : mais c’est lourd, coûteux, et peu opérationnel.

Nous avons développé une méthodologie statistique qui permet de mesurer le présentéisme à partir des données d’absence. J’étudie plus spécialement le présentéisme des salariés qui viennent travailler malgré leur état de santé, car ce phénomène touche potentiellement toutes les catégories de salariés.


Comment mesurer le présentéisme ?

Les collaborateurs "jamais absents" constituent la face cachée de l’absentéisme. Chaque année, 2/3 des salariés n’ont aucune absence. Soit parce qu’ils n’ont connu aucun épisode de maladie ou d’événement personnel les affectant, soit parce que, malgré la maladie, ils sont venus travailler. J’étudie cette catégorie. J’identifie les profils d’individus marqués par des absences anormalement nulles au regard de leur profil (âge, genre, type de fonction exercée, ..). La prise en compte de ce phénomène améliore également grandement la fiabilité du diagnostic de l’absentéisme.


Pourquoi l’entreprise doit s’intéresser au présentéisme ?

La question du bien-être des salariés prend de l’importance, notamment en raison de l’allongement de la durée de vie professionnelle ainsi que de l’impact des enjeux liés à la Responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE). Les entreprises s’y intéressent également en raison des enjeux humains et financiers que représente l’absentéisme : le coût de l’absentéisme est une donnée de plus en plus regardée par les entreprises.

Or le présentéisme aussi a un coût : celui lié à la contamination des collègues dans le cas de maladies contagieuses, celui lié au fait qu’un salarié qui raccourcit son arrêt maladie risque de retrouver sa forme et son efficacité plus lentement, ou encore risque de rechuter à court ou moyen terme. Il présente donc un risque de perte de productivité à court terme, et, à plus long terme, de maladie plus grave (risque de dépression et de maladies cardio-vasculaires,…), et donc d’absences plus importantes. Il existe enfin d’autres sources de coûts indirects qui mériteraient d’être davantage prises en compte : le recours lié à des prescriptions médicales de confort, des antidépresseurs, et des psychotropes.


Quels sont les facteurs qui expliquent le présentéisme ?

Les causes possibles sont multiples. Elles peuvent être d’ordre financier, comme le délai de carence de versement des IJ, le type de contrat et son degré de précarité (CDD, CFI, …), la concurrence interne… Les causes peuvent être également liées à l’organisation du travail : type de responsabilité exercée, impact supposé de l’absence sur la vie de l’entreprise, culture de la présence dans le groupe professionnel.

Les raisons peuvent être enfin personnelles : le risque de présentéisme est plus fort lorsque le salarié n’a pas d’enfant et il varie en fonction de l’âge, du genre, du diplôme, des valeurs personnelles et de celles de l’entreprise.

Nous observons par exemple qu’il s’agit généralement de personnes qui ressentent fortement la pression de l’organisation et pour qui rester au travail est un moyen de s’en libérer.


Quels sont les impacts du présentéisme sur l’entreprise ?

J’ai du mal à croire qu’une personne qui refuse de prendre des arrêts de travail pendant plusieurs années n’en subira pas, à plus ou moins long terme, les conséquences. Ces collaborateurs risquent d’être absents, quelques années plus tard, pour des maladies graves, des dépressions, des maladies chroniques et ils auront des durées d’absence plus longues.

Pour cette raison les entreprises doivent être attentives au phénomène du présentéisme, et pas seulement à celui de l’absentéisme. De nombreuses absences médicales sont causées par une sur-implication professionnelle à un moment donné du parcours professionnel. Présentéisme et absentéisme sont deux phénomènes liés. Dans ce sens, le présentéisme d’aujourd’hui préfigure l’absentéisme de demain.


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